Épisode 25. De la Terre à la Lune
Contexte
- Temps universel coordonné
- Mardi 16 juillet 2024 - 23:42
- Lieu
-
- Espace
- Orbite de transfet Terre/Lune
- USS Mercator
- Passerelle
- Trame
- Ligne Temporelle Inconnue
- Résumé des épisodes précédents
-
Après avoir survécu à l’apocalypse nucléaire et quitté la Terre meurtrie, l’USS Mercator a réussi, au prix de choix éthiques radicaux, à se hisser sur une trajectoire vers la Lune. Des milliers de réfugiés ont été plongés en sommeil forcé pour préserver l’énergie, tandis qu’Agnes a dû affronter l’hostilité de dirigeants politiques, dont la présidente des États-Unis, qui contestent son autorité. Malgré tout, le cap est maintenu : rallier la base secrète de l’OTAN sur la face cachée de la Lune, unique espoir de survie.
Personnages
| Nom | Affiliation / Branche | Titre / Grade |
|---|---|---|
| Agnes V. Rodriguez | OTAN / Flotte Spéciale | Capitaine |
| Angie Chen | OTAN / Flotte Spéciale | Commandeur |
| Éric Corda | OTAN / Flotte Spéciale | Lieutenant-Commandeur |
| Charlène Savea | OTAN / Flotte Spéciale | Lieutenant |
Manifeste
| USS Mercator | |
|---|---|
| Affiliation | OTAN |
| Localisation | Orbite de transfet Terre/Lune |
| Capitaine | Agnes V. Rodriguez |
| Premier officier | Angie Chen |
| Pilote | Éric Corda |
| Communications | Émilie Flores |
| Opérations | Charlène Savea |
| Armement avancé | Eros Vitos |
| Infirmerie | Victor S. Calpel |
| Conseiller/Consultant | Manu (officieux) |
| Technicien de surface | Manu |
| Passagers |
|
TL;DR
Agnes et son équipage improvisent un mode apnée pour grappiller la moindre once d’énergie en vue de l’approche lunaire : réduction de la gravité, extinction de systèmes non essentiels, coupure du climatiseur… Tout repose désormais sur la précision du pilote Éric Corda et sur la résistance d’un vaisseau à bout de souffle.
Récit
Malgré le compte à rebours qui tourne en permanence dans un coin de ma tête, les heures s’étirent.
Lentement.
Très lentement.
Assise dans mon fauteuil, j’observe l’écran principal que monsieur Corda a réussi à remettre en état.
Il retransmet en direct les images des caméras arrière du Mercator.
La Terre s’éloigne.
À cette distance, elle devrait presque être belle.
Elle ne l’est pas.
Les images montrent encore les immenses champignons atomiques qui fleurissent au-dessus des derniers territoires vaguement épargnés.
Certains sont déjà devenus de gigantesques masses nuageuses qui se mélangent les unes aux autres.
Les rares zones encore vertes disparaissent progressivement sous les nuages qui s’étendent.
Et nous, nous continuons à nous éloigner.
Je pourrais détourner les yeux.
Je ne le fais pas.
Je ne sais même pas vraiment pourquoi.
Peut-être parce qu’une partie de moi cherche encore à comprendre comment on en est arrivés là.
À quel moment tout a basculé.
Et surtout… qu’est-ce que je fais de l’avenir, maintenant ?
Je n’ai pas de réponse.
Aucune.
Ce que je sais, en revanche, c’est que le monde tel que nous l’avons connu n’existe plus.
Et pour l’instant, je n’ai même pas le temps d’essayer d’en faire le deuil.
La fatigue commence à s’installer pour de bon sur la passerelle.
Pas la petite fatigue qu’on soigne avec un café et dix minutes les yeux fermés.
La vraie.
Celle qui ralentit les gestes, fait relire trois fois la même information et transforme une simple touche de console en exercice de concentration.
J’ai fini par imposer des rotations toutes les deux heures.
Personne n’a aimé l’idée.
Donc c’était probablement une bonne idée.
En ce moment, Émilie dort sur la couchette de mon bureau pendant qu’Angie tient les communications à sa place.
Pour le reste de l’équipage, Charlène a organisé des pauses par équipes afin qu’il reste toujours quelqu’un de suffisamment réveillé pour surveiller les systèmes.
On tient comme on peut.
Je quitte la Terre des yeux et me tourne vers le poste de pilotage.
Éric travaille presque sans bouger.
À ce stade, il ne pilote plus vraiment le Mercator.
Il l’accompagne.
Une petite correction par-ci.
Une autre par-là.
Juste ce qu’il faut pour que notre énorme tas de ferraille continue à suivre sa trajectoire vers la Lune.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Monsieur Corda.
Quelle distance nous reste-t-il à parcourir ?
Lt. Cmdr. Éric Corda Pilote USS Mercator
Nous avons couvert environ les deux tiers du trajet, capitaine.
Il nous reste un peu moins de cent vingt mille kilomètres.
Cent vingt mille kilomètres.
Dans un Nauvoo en état normal, ça ne représente pas grand-chose.
Dans le nôtre, j’ai l’impression qu’on vient de m’annoncer la distance jusqu’à Proxima du Centaure.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
On ne peut pas aller plus vite ?
Lt. Cmdr. Éric Corda Pilote USS Mercator
Non, capitaine.
Avec ce que la salle des machines arrive encore à m’envoyer, je suis limité aux corrections de trajectoire.
Si je commence à pousser davantage, je vais manger les réserves dont j’aurai besoin pour l’approche.
Voilà exactement le genre de réponse que je n’avais pas envie d’entendre.
Je regarde la Lune sur l’affichage de navigation.
Elle est là.
Notre destination.
Notre unique destination.
Et entre elle et nous, cent vingt mille kilomètres qu’on traverse presque sur notre seule lancée.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Et il vous en restera suffisamment pour l’approche ?
Lt. Cmdr. Éric Corda Pilote USS Mercator
Aucune idée, capitaine.
Pour l’instant, je fais avec ce qu’on me donne.
Pour savoir ce qu’il restera à l’arrivée, il faudra voir avec le lieutenant Savea.
C’est elle qui jongle avec nos ressources.
Je tourne la tête vers Charlène.
Elle a entendu.
À son expression, j’aurais presque préféré que ce ne soit pas le cas.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Lieutenant Savea.
Vous avez entendu monsieur Corda ?
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
Oui, capitaine.
L’ordinateur recalcule nos réserves en permanence en fonction de la trajectoire, de la consommation des secteurs encore actifs et de ce que l’ingénierie parvient à récupérer.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Oui, ça, je sais.
Ma question est beaucoup plus simple.
Est-ce qu’il y aura suffisamment d’énergie pour l’approche ?
Charlène baisse les yeux vers sa console.
Quelques données défilent.
Elle n’a pourtant pas besoin de beaucoup de temps.
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
Non, capitaine.
Pas avec notre consommation actuelle.
Voilà.
Nous avons survécu à une explosion nucléaire, traversé l’atmosphère avec un vaisseau en morceaux, gagné l’orbite, puis réussi à nous lancer vers la Lune.
Et maintenant, nous risquons de mourir à cent vingt mille kilomètres de notre destination parce qu’il nous manque quelques réserves pour freiner correctement à l’arrivée.
Je regarde autour de moi.
Les consoles encore allumées.
L’éclairage.
La ventilation.
Les dizaines de systèmes qui continuent à fonctionner parce qu’un jour, quelqu’un a décidé qu’un vaisseau spatial devait rester habitable pendant qu’il voyageait.
Très bonne idée en temps normal.
Nous ne sommes plus en temps normal.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Merci, lieutenant.
Alors on va passer en mode apnée.
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
Le mode apnée ?
Je ne connais pas cette procédure, capitaine.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
C’est normal.
Elle n’existe pas.
Monsieur Corda a besoin d’énergie.
Alors on va lui en trouver.
Avant de commencer à arracher des prises au hasard, il faudrait quand même vérifier qu’on ne va pas économiser de l’énergie en tuant quelqu’un.
Ce serait légèrement contre-productif.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Mais avant ça, je veux un point complet sur les réfugiés.
Ceux qui dorment, ceux qui sont encore éveillés, les équipes médicales… tout.
Et dites-moi aussi ce qu’on utilise encore pour leur confort.
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
Après l’activation du dispositif 1.3, les équipes médicales ont pris en charge les occupants des modules.
Ils ont été installés au sol et reçoivent des nutriments par perfusion intraveineuse.
Je hoche lentement la tête.
Voilà au moins une chose à laquelle je n’avais pas pensé.
Dans mon esprit, le trajet jusqu’à la Lune devait être beaucoup plus court.
Une heure à tenir.
Pas suffisamment longtemps pour devoir commencer à organiser la survie de plusieurs milliers de personnes endormies.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Excellente initiative.
Je n’y avais pas pensé.
J’étais partie du principe que le trajet serait plus court.
Tout le monde a reçu sa petite dose ?
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
Oui, capitaine.
A priori, nous n’avons plus à nous inquiéter pour ces passagers-là.
Pour ceux qui sont encore éveillés, nous avons distribué les rations militaires stockées en soute.
Les rations militaires.
Pas vraiment le dîner du siècle.
Mais après avoir échappé à une guerre nucléaire, je doute que beaucoup de gens aient encore envie de réclamer la carte des desserts.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
En résumé… vous les avez chouchoutés.
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
Les équipes ont simplement appliqué les protocoles d’urgence que vous avez déclenchés, capitaine.
Évidemment.
Charlène réussit encore à transformer une opération de survie improvisée en quelque chose qui ressemble à une ligne parfaitement normale dans un manuel.
C’est probablement pour ça qu’elle est aux opérations et pas moi.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Très bien.
Et cette phase est terminée ?
Les équipes n’ont plus besoin d’accéder en permanence aux secteurs passagers ?
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
Non, capitaine.
Il ne reste que les infirmeries en veille et la sécurité déployée dans les secteurs occupés.
Parfait.
Ça veut dire qu’une grande partie du Mercator ne sert actuellement plus à rien.
Des cuisines vides.
Des douches que personne n’utilise.
Des vestiaires, des coursives et des compartiments entiers qui continuent tranquillement à consommer de l’énergie pendant qu’Éric essaie de nous emmener jusqu’à la Lune avec ce qui reste au fond des batteries.
Ça va changer.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Très bien.
On passe au plan apnée.
Coupez l’éclairage dans tous les secteurs qui ne sont plus utilisés.
Réduisez la gravité artificielle de vingt-cinq pour cent.
Et condamnez temporairement tout ce dont nous n’avons pas besoin : cuisines, douches, vestiaires, compartiments inoccupés…
On ne gaspille plus un watt pour une pièce vide.
Ce n’est pas élégant.
Ce n’est même pas vraiment un plan.
C’est du rationnement.
Le même principe qu’avec une bouteille d’eau perdue au milieu du désert, sauf que notre bouteille pèse plusieurs dizaines de milliers de tonnes et transporte des milliers de personnes.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Mais vous ne lancez rien tout de suite.
D’abord, vous me recalculez l’ensemble.
Je veux savoir exactement ce qu’on gagne avant de commencer à éteindre le vaisseau.
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
À vos ordres, capitaine.
Charlène se remet aussitôt au travail.
Les chiffres défilent sur sa console pendant qu’elle retire progressivement de ses calculs tout ce qu’on peut sacrifier sans toucher aux systèmes vitaux.
Éclairage.
Gravité.
Confort.
Compartiments inutilisés.
À ce rythme-là, il ne va bientôt plus rester grand-chose du Mercator à part de l’air, quelques lampes et un pilote.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Numéro Un.
Prévenez les équipes.
Je ne veux personne surpris au milieu d’une coursive quand l’éclairage et la gravité vont changer.
Cmdr. Angie Chen Number One USS Mercator
Je m’en occupe immédiatement, capitaine.
Angie se penche sur la console des communications pendant que Charlène termine ses calculs.
Quelques minutes passent.
Je les trouve beaucoup trop longues.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Alors, Savea ?
Qu’est-ce que ça donne ?
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
On sera à la limite, capitaine.
Très à la limite.
Difficile de dire si ça passera.
À la limite.
J’adore cette expression.
Elle veut généralement dire qu’en théorie, tout va bien.
Et qu’en pratique, on ferait mieux de commencer à prier.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Punaise…
Il y a une fuite quelque part ou quoi ?
J’ai l’impression d’être la capitaine d’un vaisseau Playmobil alimenté par une pile alcaline.
Charlène ne rit même pas.
Mauvais signe.
Normalement, quand mes blagues ne font rire personne, Angie a au moins la décence de lever les yeux au ciel.
Là, tout le monde regarde les chiffres.
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
Pour être honnête, capitaine, le problème ne vient pas d’une fuite.
Le Mercator n’a reçu que les ressources nécessaires aux plans de mission qui avaient été validés au départ.
Ce que nous sommes en train de faire n’était tout simplement pas prévu.
Évidemment.
Le plan prévoyait de quitter le bunker, d’évacuer Bruxelles et de rentrer quelques minutes plus tard.
Pas de traverser une explosion nucléaire.
Pas de finir en orbite.
Et certainement pas d’emmener plusieurs milliers de réfugiés jusqu’à la Lune avec la moitié du vaisseau qui tient encore debout uniquement parce qu’elle n’a pas compris qu’elle devait tomber.
On ne peut même pas vraiment reprocher au Mercator de manquer de ressources.
On lui demande simplement de faire quelque chose pour lequel personne ne l’avait préparé.
Un peu comme nous tous, finalement.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Bon.
On n’a pas trop le choix.
On fera avec la pile.
Lieutenant, vous pouvez lancer l’application du mode apnée.
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
À vos ordres.
Préparation du plan apnée en cours.
Charlène valide les premières commandes.
Sur son écran, plusieurs secteurs passent progressivement en économie maximale.
Une partie du Mercator commence littéralement à s’éteindre autour de nous.
Les compartiments inoccupés sont privés de tout ce qui n’est plus indispensable.
L’éclairage disparaît là où personne n’en a besoin.
La gravité artificielle descend doucement vers son nouveau niveau.
Partout ailleurs, on rationne.
Pas seulement la nourriture ou l’eau.
L’énergie.
Le moindre watt devient une ressource qu’on doit pouvoir justifier.
Et malgré ça, les calculs de Charlène continuent de me dire la même chose.
On est encore trop près de la limite.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Qu’est-ce qu’on peut encore éteindre ?
Des idées ?
Un court silence s’installe sur la passerelle.
Pas parce que personne ne cherche.
Parce qu’on a déjà commencé à couper les choses évidentes.
À partir de maintenant, chaque nouvelle économie va forcément coûter quelque chose.
Lt. Cmdr. Éric Corda Pilote USS Mercator
Les navettes, capitaine.
On pourrait peut-être les utiliser pour nous remorquer pendant une partie de l’approche.
Je tourne immédiatement la tête vers lui.
L’idée n’est pas mauvaise.
Quelques navettes fixées au Mercator, chacune fournissant une petite poussée supplémentaire…
Ce ne serait pas élégant, mais je crois que nous avons abandonné l’élégance quelque part au-dessus de Bruxelles.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Astucieux, monsieur Corda.
Lieutenant Savea ?
Votre avis ?
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
Impossible, capitaine.
Évidemment.
Je commençais presque à trouver l’idée trop facile.
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
Les ingénieurs ont déjà cannibalisé leurs réserves énergétiques quand nous étions encore en orbite terrestre.
Batteries, systèmes de stockage, alimentation auxiliaire… tout ce qui pouvait encore fournir ou conserver de l’énergie a été réaffecté au Mercator.
Les navettes ne disposent plus des ressources nécessaires pour assurer ce genre de manœuvre.
Je reste une seconde à regarder Charlène.
Quelque part à bord, nous avons donc maintenant plusieurs navettes parfaitement capables de voler en théorie.
En pratique, nous leur avons déjà piqué tout ce qui pouvait servir à maintenir leur vaisseau-mère en vie.
Très rassurant.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Vous avez un vrai talent pour saper le moral, lieutenant.
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
Désolée, capitaine.
Ce n’était pas mon intention.
Je sais.
Charlène ne cherche pas à saper le moral.
Elle fait simplement son travail.
Et malheureusement, son travail consiste en ce moment à m’expliquer méthodiquement pourquoi chacune de mes bonnes idées arrive déjà beaucoup trop tard.
Un nouveau silence tombe sur la passerelle.
Cette fois, personne ne semble pressé de proposer quoi que ce soit.
On a déjà coupé les secteurs inutiles, réduit la gravité, rationné le confort et vidé les navettes de tout ce qu’elles pouvaient encore nous donner.
À force de chercher des économies, on commence surtout à manquer de choses à sacrifier.
Cmdr. Angie Chen Number One USS Mercator
Capitaine.
La climatisation.
Je tourne la tête vers elle.
Angie désigne simplement les indicateurs environnementaux.
Cmdr. Angie Chen Number One USS Mercator
On pourrait la couper pendant toute la procédure d’approche.
Pas maintenant.
Uniquement quand le lieutenant-commandeur Corda commencera à avoir réellement besoin de la réserve.
Pas idiot.
Inconfortable, certainement.
Mais entre avoir froid quelques heures et manquer d’énergie au moment de freiner, le choix est assez vite fait.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Merci, Numéro Un.
Savea ?
Qu’est-ce que ça donne si on ajoute ça au reste ?
Charlène replonge dans ses calculs.
Encore quelques secondes.
Encore quelques lignes qui défilent.
Je commence à détester cette console.
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
Ça pourrait passer, capitaine.
Pour quelqu’un qui vient de m’annoncer une bonne nouvelle, elle n’a pas vraiment l’air heureuse.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Vous n’avez pas l’air totalement convaincue.
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
Parce que je ne le suis pas, capitaine.
Sur le papier, nous devrions disposer d’assez d’énergie.
Mais entre la théorie et ce qu’Éric devra réellement faire à l’arrivée, il y aura forcément un écart.
Lt. Cmdr. Éric Corda Pilote USS Mercator
Elle a raison, capitaine.
Je ne peux pas prévoir à l’avance combien de corrections seront nécessaires.
Autrement dit, tout notre magnifique plan repose maintenant sur une chose très simple.
La précision du pilotage.
Je regarde autour de moi.
Le plafond rafistolé.
Les consoles qu’on a réussi à rallumer.
Les voyants d’alerte qui ont fini par devenir une partie normale du décor.
Oui.
Excellente base de travail.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Très bien.
Dans ce cas, préparez votre petite laine.
Lieutenant Savea, vous couperez également la climatisation dès que monsieur Corda commencera ses manœuvres d’approche.
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
Bien, capitaine.
Le plan est donc établi.
Éteindre.
Rationner.
Attendre.
Et garder suffisamment d’énergie pour qu’Éric puisse manœuvrer sans transformer le Mercator en météorite.
Il y a encore un détail.
Un tout petit détail.
Notre destination ne nous répond toujours pas.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Numéro Un.
Toujours aucune nouvelle de la base stellaire ?
Cmdr. Angie Chen Number One USS Mercator
Non, capitaine.
Et honnêtement, il est peu probable qu’ils nous répondent.
Je le sais.
En temps normal, le signal du Mercator et nos identifiants suffiraient largement à annoncer notre arrivée.
Mais il n’y a plus rien de normal.
La Terre vient de subir une attaque nucléaire massive.
Les communications avec la Terre sont coupées.
À la base, personne ne peut savoir ce qui s’est passé à bord depuis notre départ.
Le signal est bien celui du Mercator.
Ça ne veut pas forcément dire que les gens qui contrôlent le vaisseau sont encore ceux qu’ils prétendent être.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Je sais.
C’est conforme à leurs protocoles en cas de perte de contact avec la Terre.
Mais on ne sait jamais.
Continuez à transmettre.
Cmdr. Angie Chen Number One USS Mercator
Bien, capitaine.
Le signal repart donc une nouvelle fois vers la Lune.
Le même message.
Les mêmes identifiants.
Le même silence en retour.
Je pourrais rester là à attendre.
Tout le monde pourrait rester là à attendre.
Et dans quelques heures, on aurait une passerelle remplie de gens incapables d’aligner deux pensées au moment où Éric aura réellement besoin d’eux.
Non.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Savea.
Il me semble que c’est à votre tour de prendre du repos.
Une fois votre tâche terminée, vous réveillerez Flores dans mon bureau.
La commandeur Chen reprendra votre poste.
Je vous veux fraîche et opérationnelle dans deux heures.
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
Je passe mon tour, capitaine.
Je suis encore parfaitement capable de faire mon travail.
Voilà.
Exactement la réponse que j’attendais.
Depuis qu’on a instauré les rotations, tout le monde semble persuadé que dormir est devenu une faiblesse morale.
Capt. Agnes V. Rodriguez USS Mercator
Refusé.
Je ne peux pas me permettre de vous voir vous effondrer de fatigue au moment crucial.
Vous allez dormir.
Et monsieur Corda viendra vous arracher aux bras de Morphée dans deux heures.
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
Mais capitaine…
Heu…
Je la regarde.
Elle me regarde.
Ça dure environ deux secondes.
Lt. Charlène Savea Opérations USS Mercator
Oui.
D’accord, capitaine.
Sans ajouter un mot, Charlène termine sa saisie sur la console.
Elle verrouille les paramètres du mode apnée, vérifie une dernière fois ses calculs, puis se lève à contrecœur.
Avec la gravité réduite, son mouvement paraît légèrement plus léger qu’à l’habitude.
Encore une chose à laquelle il va falloir s’habituer.
Angie quitte les communications et vient prendre sa place aux opérations.
Dans quelques minutes, Émilie retrouvera son poste.
Charlène dormira.
Puis quelqu’un d’autre prendra son tour.
Et pendant ce temps, le Mercator continuera à glisser vers la Lune.
Presque dans le noir.
Avec moins de gravité.
Des milliers de passagers endormis.
Une base qui refuse encore de répondre.
Et juste assez d’énergie, peut-être, pour arriver jusque-là.